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Cinq textes inédits de Marc Villard

Nouveau sur le blog, cinq textes inédits de Marc Villard, écrits pour Zones à risque. Bonne lecture!

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Cœurs, Paris, 2005

Cœurs, Paris, 2005

En plein cœur

Il fait un froid de canard, c’est pas possible. J’aurais pu lui dire, écoute pépère, on baise dans la piaule à dix mètres du Tokyo et c’est marre. Je me fais toujours avoir par le fric. Cinq cents euros pour pieuter dans une voiture.

– C’est encore loin ?

– Non, cinq minutes. Vous verrez, je suis garé près d’un mur entièrement taggé avec des cœurs roses. C’est bizarre, je connais Clamart mais j’avais pas remarqué ce mur.

Là, on rêve. Il fait maxi trois degrés et monsieur parle esthétique. J’ai choisi Clamart en connaissance de cause. Marre de Paris, la came qui vibre, les macs aux abois, les givrés qui t’obligent avec un labrador. Ici on est presque en province avec le vichy-fraise à 19 heures et les infos régionales. On est dans le quotidien, un coup vite fait avant que maman rentre à la maison avec les commissions du magasin U. Finalement, je suis ordinaire. Quand j’étais gosse, je rêvais de travailler sur les avions comme hôtesse de l’air, ou bien d’ouvrir un magasin de vêtements à Roubaix. Mais mon cul vaut de l’or, c’est ce que m’a dit Diego quand on fêtait mes seize ans.

– C’est comment votre nom ? dit l’autre.

– Appelle-moi Diana, j’ai toujours adoré cette fille qui s’est crashée dans le tunnel.

– Moi, c’est Henri.

– Parfait.

Et ta sœur, elle bat le beurre ? Dans la prostitution, tu vois en permanence des mecs qui veulent exister à tout prix. Ils vont aux putes pour s’entendre dire qu’ils en ont une grosse ou alors qu’ils sont des bêtes au lit. On est comme des toubibs, en fait. Ou des curés. Dans cinq minutes, il va déclarer qu’ils vont le passer directeur chez Merlin-Gerin. Si ça se trouve, c’est un coursier. Combien ça lui fait ? Cinquante-cinq, non ? Ah, j’aperçois le fameux mur. Avec la caisse à côté mais là, on a un problème.

– Tu espères baiser dans une R5 ?

– Je l’ai déjà fait.

– Quand ils te passeront directeur, demande une Lexus. Ça dégage, la Lexus.

Je me tourne vers lui et là, je me prends un wagon sur la tempe.

De suite, je pense : j’ai froid. Et aussi, je vais mourir. Je vois du rouge, c’est le bas autour de mon cou. Du rouge. Mes doigts dans l’herbe, mon nez dans la boue. Si je suis morte, je paierai pas mon loyer. Mon cœur. Exploser, je vais éclater. Du rouge. L’air, vite, l’air. Le bas qui lâche. Quoi, qu’est-ce que c’est ? Le type se bat, c’est quoi ? Un chien. Merde, c’est un chien qui lui saute à la gorge. Oh dieu, mon cou. Peux pas me lever, suis crevée. Le salaud agrippe sa portière de voiture et repousse le clébard à coup de pied. Parti. C’est fini. Le chien à trois mètres. Je me mets sur les genoux, c’est un véritable effort. Froid. Je suis nue sous la taille. Viens, le chien, viens. Il me regarde, c’est une race pourrie, sans vraie couleur. Il montre les dents mais il est fatigué, lui aussi. Alors on reste là, à se regarder dans le blanc des yeux. Autour de nous, j’aperçois les cœurs dégoulinant. Maintenant, faut rentrer au Tokyo. Hein, le chien ?

Texte de Marc Villard, mai 2010.

Ici la suite.

Hermance Triay est née en 1977, elle vit et travaille à Paris. Auteure-photographe professionnelle, diplômée de l’EnsAD Paris (École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris), elle a perfectionné son savoir-faire au studio Harcourt. Indépendante depuis 2003, cette orfèvre du portrait ancre sa pratique dans la recherche d’une certaine qualité de présence de son modèle, et dans sa démarche artistique. Parce que son art est de faire émerger ce qui est fondamental, ses portraits exposent la force et la beauté singulière de chacun. Dans son atelier du 13e arrondissement, que fréquentent des professionnels libéraux, des chefs d’entreprises et des écrivains, elle œuvre quotidiennement à photographier les personnalités marquantes de la société contemporaine.

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