Les textes de Marc Villard, Hannelore Cayre, Jean-Hugues Oppel, Serge Quadruppani et Claude Amoz:
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Gray
Rasoirs déhanché
dans un looping mental
le jazz marche
sur nos os blancs
les dents, la bouche
resteront
face au procès des gènes
à la pigmentation
aux fragrances
de la haine
Wardell, Wardell
ils te voient
lové dans ton sax
tu te dresses
pour ne pas être
dressé
Marc Villard
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« Regis L., métro Quai de la Gare, hier soir à 22h… »
Ce matin-là, le nez levé, le journal entre les mains, il se souvenait…
Quand il allait chez le coiffeur avec ses frères et sœurs, une bouteille de shampoing à la main parce que c’était moins cher, il s’arrangeait toujours pour passer le dernier.
Il s’asseyait alors en retrait et prenait un Paris-Match ou un Jour de France. Il en tournait les pages religieusement et regardait chaque image en détail. Ce plein de « trop », trop de rires, de champagne, d’avenues éclairées même le jour, de robes fendues, de strass, de piscines émeraude, lui paraissait délicieusement interdit, voire obscène.
Il était coiffé par Régis, le fils de monsieur Le Goff.
On murmurait que Régis « était de la jaquette ». Il ne savait pas trop en quoi cela consistait, mais il aimait bien Régis. Il était chic et avait des manières raffinées. Il lui racontait sur le ton de la confidence comment, un jour, il monterait à Paris pour être dans les parfums.
« Régis ? » ne manquait pas de l’interrompre monsieur Le Goff alors qu’un client laissait un pourboire dans le petit panier posé à côté de la caisse.
« Merci ! » répondait Régis.
Et il reprenait de plus belle la description des grands magasins, des Bentley garées en double file avenue Montaigne et des femmes avec des visons mini à la mode de l’année, qu’elles jetteraient probablement l’année suivante quand on passerait au long.
« C’est dégueulasse ce qu’ils lui ont fait. Ils l’ont tabassé, lardé de coups de couteau et jeté dans la Seine », fit le garçon par dessus son épaule en lui servant son crème.
« Non, ça ne peut pas être lui », songea-t-il en dissipant cette mauvaise pensée.
Puis il pensa à Régis qu’il n’avait jamais revu mais qui, à cette heure matinale, dormait sûrement encore dans son hôtel particulier des beaux quartiers.
Hannelore Cayre, Octobre 2004
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Petite pièce en trois actes
Le lieu : un commissariat de quartier dans un arrondissement cossu de la capitale.
L’heure : c’est le début de l’après-midi. Il fait très beau dehors.
Les protagonistes : un planton assis derrière une petite table installée dans le couloir des bureaux à l’étage ; un automobiliste venu montrer les papiers du véhicule qui lui faisaient défaut lors d’un banal contrôle routier la semaine précédente ; deux inspecteurs qui se suivront à un petit quart d’heure d’intervalle.
ACTE I
L’inspecteur numéro 1 arrive à l’étage. Il revient d’une intervention sur la voie publique. Il avise le planton qu’une patrouille du métro a interpellé un fraudeur à la station toute proche ; patrouille et fraudeur sont en route pour le commissariat. C’est tout.
L’automobiliste enregistre l’information comme le planton.
ACTE II
L’inspecteur numéro 2 arrive à l’étage. Il se dirige vers son bureau sans mot dire. Le planton l’arrête à sa hauteur pour lui apprendre qu’une patrouille du métro a interpellé un fraudeur et que celui-ci a résisté à son interpellation ; le planton insiste bien sur le mot « résisté ».
L’automobiliste n’en croit pas ses oreilles.
ACTE III
À supposer qu’un hypothétique inspecteur numéro 3 arrive à l’étage, quelle nouvelle information chimérique lui donnera le planton ? Qu’après avoir résisté à son interpellation, le fraudeur aura insulté les membres de la patrouille ? Un tout aussi hypothétique inspecteur numéro 4 devrait logiquement apprendre ensuite qu’il faut ajouter les voies de faits aux outrages à agents.
L’automobiliste paranoïaque songe que l’inspecteur numéro 8 ou 9 sera convaincu que la patrouille du métro a interpellé au péril de sa vie un dangereux terroriste.
Jean-Hugues Oppel, septembre 2004
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Mon quartier change
Au supermarché de mon quartier, on voit de plus en plus de produits bio et de cafés du commerce équitable, et de moins en moins de pauvres. Dans mon immeuble, les cas sociaux ont tous disparu au profit de jeunes gens créatifs qui abattent des cloisons pour vivre à deux là où l’on logeait à sept ou huit. Nous avons bien un HLM non loin, mais des lois nouvelles et des rondes fréquentes ont conjuré le risque de mixité sociale.
Aujourd’hui, au supermarché j’en ai quand même remarqué un, de pauvre. Je le connais bien : c’est le dernier encore visible de mes fenêtres.
En bas de chez moi, sur le banc de la place qu’une municipalité sensible aux goûts du jour vient de piétonniser, il soliloque en regardant les habitants presser de pas dans un sens puis dans l’autre, suivant l’heure. Selon des sources sûres et citoyennes, c’est un fin de droits, mal-logé, quinquagénaire sans projet de reconversion professionnelle. Sans la moindre bouteille sous la main, il passe ses journées là, sur ce banc, d’où il se contente de commenter ce qu’il a sous les yeux : le déplacements des humain(e)s. Et souvent, ça le fait rire. À cause de son air de bonhomme et du bonnet rouge qui le coiffe à l’année, je l’ai surnommé « le père Noël ».
Aujourd’hui, au supermarché, le père Noël ne rigolait plus. Deux flics l’encadraient, il avait des menottes aux poignets. Une citoyenne m’a renseigné : tentative de vol de gaufrettes fourrées à la framboise.
Quelquefois, quand j’ai mal dormi, je rêve les yeux ouverts et je vois des milliers de pères Noël sortir de trous où on les a refoulés, une hache à la main.
Serge Quadruppani, Novembre 2004
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Quatre touches s’enfoncent
Sous les doigts dociles du client.
Mi, ré dièse, mi, fa.
Quatre touches, quatre notes.
Inutile de guetter le clavier pour connaître le code :
La musique me le dicte.
Tant de billets… Je pourrais les reprendre.
Mais à quoi bon ? Pour quoi ? Pour qui ?
Claude Amoz, Octobre 2005
« Regis L., métro Quai de la Gare, hier soir à 22h… »
Ce matin-là, le nez levé, le journal entre les mains, il se souvenait…
Quand il allait chez le coiffeur avec ses frères et sœurs, une bouteille de shampoing à la main parce que c’était moins cher, il s’arrangeait toujours pour passer le dernier.
Il s’asseyait alors en retrait et prenait un Paris-Match ou un Jour de France. Il en tournait les pages religieusement et regardait chaque image en détail. Ce plein de « trop », trop de rires, de champagne, d’avenues éclairées même le jour, de robes fendues, de strass, de piscines émeraude, lui paraissait délicieusement interdit, voire obscène.
Il était coiffé par Régis, le fils de monsieur Le Goff.
On murmurait que Régis « était de la jaquette ». Il ne savait pas trop en quoi cela consistait, mais il aimait bien Régis. Il était chic et avait des manières raffinées. Il lui racontait sur le ton de la confidence comment, un jour, il monterait à Paris pour être dans les parfums.
« Régis ? » ne manquait pas de l’interrompre monsieur Le Goff alors qu’un client laissait un pourboire dans le petit panier posé à côté de la caisse.
« Merci ! » répondait Régis.
Et il reprenait de plus belle la description des grands magasins, des Bentley garées en double file avenue Montaigne et des femmes avec des visons mini à la mode de l’année, qu’elles jetteraient probablement l’année suivante quand on passerait au long.
« C’est dégueulasse ce qu’ils lui ont fait. Ils l’ont tabassé, lardé de coups de couteau et jeté dans la Seine », fit le garçon par dessus son épaule en lui servant son crème.
« Non, ça ne peut pas être lui », songea-t-il en dissipant cette mauvaise pensée.
Puis il pensa à Régis qu’il n’avait jamais revu mais qui, à cette heure matinale, dormait sûrement encore dans son hôtel particulier des beaux quartiers.
Hannelore Cayre, Octobre 2004
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